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Rencontre avec Dominique Lassarre : comment changer ses habitudes ?

« Après l’interview de ma copine Sylvie (voir Greenletter n°1), beaucoup de questions ont surgit dans ma petite tête.

Comment une femme aussi sensée, éduquée, intelligente et informée peut-elle avoir un rapport si détaché voire un chouillat indifférent à l’écologie ? Pour le comprendre je suis allé rendre visite à Dominique Lassarre, professeur de psychologie sociale à l’université de Nîmes.

En effet dès lors qu’il est question de comportement, pour ce qui nous importe tous les comportements relatifs à l’environnement et à la consommation, le psychologue n’est pas loin pour nous étudier !

Tout d’abord il y a la perception du risque. S’il y a certes urgence à changer nos façons de vivre, ce risque reste tout de même un peu lointain pour beaucoup de gens : à la fois dans le temps (rien ne va changer d’ici quelques années encore) et aussi car la réalité est souvent représentée d’un point de vue global, statistique, et que nous sommes souvent bien incapables de nous la représenter…

C’est un peu comme fumer : on sait que ce n’est pas bon pour la santé, mais bon une seule cigarette ne va pas provoquer grand chose, et le cancer ce n’est pas non plus systématique…

La psychologie sociale de l’environnement essaie alors de comprendre comment on peut faire évoluer les comportements des individus en travaillant sur le message qu’on leur délivre.

Et là deux cas bien différents ont été mis en évidence .

Le premier cas est lorsqu’on souhaite faire faire quelque chose à quelqu’un de plus par rapport à ce qu’il fait déjà.

Par exemple dans un lotissement, on souhaite que des habitants acceptent de mettre de grand pancartes avec le message destiné aux conducteurs de voiture « Ralentissez ! ». Seulement peu de gens souhaitent voir fleurir ce genre de pancarte, fort disgracieuse, au milieu de sa pelouse. En résumé si tout le monde juge que c’est une bonne idée, tout le monde préfère que ce soit chez le voisin !

La méthode élaborée est de procéder par étapes : d’abord faire le tour du quartier et demander aux habitants de faire un petit geste facile et qui ne coûte pas cher. Si vous voulez que les voitures ralentissent, voulez-vous bien mettre un petit autocollant « ralentissez » à la fenêtre de votre cuisine ? Beaucoup de gens accpetent de bon coeur. Ensuite, seconde étape quelques temps après, repasser dans le lotissement pour demander si les habitants acceptent une défigurante pancarte « Ralentissez » sur leur pelouse. Et là mirâcle, le taux d’acceptation est dix fois supérieur !

Cette méthode a été testée, évaluée et certifiée dans de nombreux cas variés. Elle porte le doux nom de « Communication Engageante ».

Par exemple dans un village du sud de la France, l’enjeu était de diminuer la consommation électrique. Le psychologue de terrain a alors entrepris de contacter via des associations et autres réunions publiques les habitants, et leur a demandé (étape 1 dite « d’acte engageant »), de s’engager publiquement à faire un (petit) geste pour réduire la consommation électrique, lors d’une journée festive spécialement dédiée à cette fin, par exemple changer une seule ampoule contre une basse consommation. Quelques jours après une information (affichage, journal local) renvoit une image positive de la population du village « Vous avez agi pour les économies d’énergie, vous êtes des citoyens responsables ! »  (étape 2 dite « étiquetage positif »). La plupart des habitants ont fait beaucoup plus que leur engagement publique, et par exemple changé toutes les ampoules de la maison… Résultat EDF a constaté une chûte de la consommation juste après l’expérience…

Les éléments importants de cette communication engageante sont en résumé : (1) la sensibilisation aux enjeux (le pourquoi on veut modifier les comportements), sans culpabiliser les interlocuteurs, (2) l’engagement « , c’est à dire la réalisation d’un petit geste facile dans un contexte de liberté et de façon publique, si possible lors d’un moment à la fois festif et un peu solennel (ex. signer une Charte), (3) l’étiquetage positif, qui consiste à rappeler aux personnes qu’elles ont agit positivement dans un contexte de liberté.

Cette méthode ne convient cependant pas à tous les cas. Par exemple lorsqu’on souhaite faire en sorte que l’interlocuteur ne fasse plus quelque chose. Il s’agit de provoquer là en quelque sorte une autocensure comportementale. Par exemple, lorsqu’on souhaite faire en sorte que les gens ne prennent pas la voiture et qu’ils se lancent dans le covoiturage.

Les psychologues ont montré qu’obtenir des changements de comportements dans ces cas était beaucoup plus difficile.

Comment obtenir des usagers de la piscine publique qu’ils prennent une douche systématiquement avant d’aller nager ? Le problème est que personne n’admet qu’il ne prend pas de douche !

La théorie dite de « l’hypocrisie sociale » propose alors une méthode qui consiste -je simplifie scandaleusement- à mettre les gens en face de leur propre hypocrisie :

Le mode d’action prend la forme d’une pseudo-enquête.

Tout d’abord, on sensibilise l’interlocuteur à la nécessité de la douche avant de se baigner, par quelques question sur l’hygiène… des autres, puis on vérifie qu’il adhère bien au principe. Ensuite on lui demande non pas s’il lui est déjà arrivé de ne pas en prendre avant d’aller nager, mais directement quand cela lui est arrivé pour la dernière fois. « L’enquête » menée sur une journée provoque une nette augmentation de la fréquentation des douches !!!

Actuellement, des étudiants du Master de Psychologie sociale de l’environnement de l’Université de Nîmes, regroupés dans l’association Eco-psy, travaillent précisément sur le thème difficile du covoiturage en direction des autres étudiants …

Nous suivront leur travail avec grand intérêt !

Seb